Journée « justice morte » : forte mobilisation des avocats de province, mais les urgences assurées
Ce lundi 13, les 164 barreaux de France se sont mobilisés massivement, et celui de Reims n’a pas fait exception. Au tribunal champenois, seules trois avocates ont dû plaider à l’audience des comparutions immédiates, en raison de l’expiration du délai pour juger Jason. Elles ont cependant précisé « participer à la grève ».
Palais de justice de Reims (Photo : ©I.Horlans)
Solidaires du mouvement national contre le projet de loi SURE (« sanction utile, rapide et effective »), examiné dès ce lundi soir, 13 avril, en première lecture au Sénat, mais responsables. Mes Elisabeth Rota-Gualtieri, Manon Giner, Marine Basset n’ont pas pu abandonner leurs clients, pour un motif juridique, même si elles sont « en grève ». Comme leurs confrères appelés à manifester leur colère (notre encadré ci-dessous) par le Conseil national des barreaux (CNB) et l’Ordre parisien, elles s’opposent à la réforme de la justice criminelle que soumet au Parlement Gérald Darmanin, le garde des Sceaux.
En particulier à la plus contestée des mesures : la création d’une PJCR – la procédure de jugement des crimes reconnus. Un « plaider-coupable » qui « désengorgerait » les juridictions en évitant les débats devant les assises ou les cours criminelles départementales et, par conséquent, accélérerait le traitement de certaines affaires graves (voir notre article du 18 mars ici ). Le rôle cathartique, la fonction sociale du procès, s’en trouveraient dès lors grandement affectés, estiment les avocats, pointant aussi « le risque d’une justice expéditive ». Ou « à deux vitesses » : un accusé négociant une peine « allégée » tandis qu’un autre pourrait espérer l’acquittement par les jurés populaires. Le principe d’égalité serait ainsi bafoué, considèrent-ils (1) .
« Je le reconnais, ça fait plusieurs fois que je pète les plombs »
Jason, lui, sait qu’il sera de toute façon condamné lorsqu’il fait son entrée, ce 13 avril, en chambre des comparutions immédiates d’ordinaire bondée ; seules sa mère et sa compagne ont pris place dans l’immense salle. Trois agents pénitentiaires escortent le jeune homme de 29 ans, prévenu de sept infractions. Il est déféré pour la troisième fois depuis le mois de février, le procès a été reporté à deux reprises. Or, les magistrats doivent absolument juger au fond, le délai de sa détention préventive arrivant à expiration. Au-delà de trois mois, il ne peut plus être détenu.
D’où le soutien de son avocate gréviste : sans Me Rota-Gualtieri, Jason est incapable de se défendre. Ses consœurs qui représentent les parties civiles, une femme sous curatelle renforcée et des policiers à nouveau convoqués, se doivent de les accompagner. Elles ont donc renoncé au déplacement à Paris avec leurs confrères rémois. Le tribunal a anticipé les conséquences de l’opération « justice morte », aucun autre dossier n’est « audiencé ».
Celui-ci a fait l’objet d’une jonction : aux délits commis le 16 novembre, se mêlent désormais ceux des 28, 30, 31 janvier et 3 février. Ils sont du même tonneau : menace de mort envers sa conjointe, violation de domicile, vol, dégradations de biens, rébellion contre les forces de l’ordre.
Crâne rasé, pouces dans ses poches de jean dans une posture de cow-boy, Jason admet les faits : « Je le reconnais, ça fait plusieurs fois que je pète les plombs. » Voilà, c’est dit. Place aux explications.
« Tous les jours je suis en train de pleurer, j’ai des sentiments pour lui »
Elles sont vite résumées : « C’est à cause de l’alcool, des cachets, le Valium et tout ça. » Et un peu aussi par jalousie car sa compagne, assise auprès de sa mère, est une jeune femme très vulnérable dont profite son ex-conjoint. « Il vient la voir, prend des photos », raconte Jason, qui mâche ses mots – on saisit l’essentiel : dans ces circonstances, il voit rouge. Alors il passe par la fenêtre quand la porte est close, casse la télé – « oui, mais c’est moi qui l’ai payée » –, brise la vaisselle – « c’était juste une tasse. »
Et finit par promettre le pire à Annabelle et à l’enfant qu’elle portait alors. Le nourrisson né au sixième mois de grossesse est toujours dans le service des grands prématurés, mais déjà « placé ». Jason évoque sa vie de misère, le père alcoolique et violent qui s’est suicidé, le foyer, les familles d’accueil, la mère tétanisée avec laquelle il vient seulement de renouer. Elle héberge d’ailleurs sa compagne, qui s’approche de la barre à pas hésitants.
« Tous les jours je suis en train de pleurer, j’ai des sentiments pour lui, on a un enfant ensemble », souffle-t-elle. Elle minimise ce qu’elle a enduré, veut voir revenir son homme à la maison : « Il est là pour moi, il sait tout de moi, tout ce qui s’est passé avec mes parents. »
« Une dangerosité avérée » et « un risque de récidive majeur »
Me Marine Basset intervient au soutien d’Annabelle, de sa curatrice, avec douceur – il ne faut pas brusquer la jeune mère. Il doit se soigner, suggère-t-elle, « car quand il ne boit pas, ça se passe bien entre eux ». Elle préconise un encadrement strict. Me Manon Giner, qui plaide pour les policiers, veut qu’il les indemnise. La victime a le visage rasséréné.
Mais la vice-procureure, Floriane Tappon, représente la société, Annabelle et le bébé en priorité. Et ce qu’elle a entendu, au cours de l’audience, n’est guère rassurant. Jason l’a dit honnêtement : « Des fois je veux me soigner, des fois je ne veux pas. » L’expert psychiatre, rappelle-t-elle, a décelé « une dangerosité avérée », avec « un risque de récidive majeur ». Aussi requiert-elle 20 mois, dont 6 avec sursis probatoire de deux ans, une interdiction de contact avec la mère, l’enfant, durant trois ans, le maintien en détention.
Gros sanglots dans la salle.
Me Elisabeth Rota-Gualtieri va se battre pour ce jeune homme cabossé « à la déficience légère », « sans filtre », « bien investi dans son traitement » – elle dispose d’un certificat du psychiatre qu’elle a réussi à rencontrer en prison, « une première en 26 ans de barre ». Elle sollicite une semi-liberté.
Le vice-président du tribunal, Pierre Jund, et ses assesseurs révisent à la baisse la peine requise : 18 mois dont 12 ferme, interdiction de paraître au domicile d’Annabelle ou de les contacter, elle ou l’enfant, durant deux ans.
Jason repart avec l’escorte, et les avocates s’en vont poursuivre leur grève.
(1) Le rapport du CNB sur le projet de loi SURE est téléchargeable ici .
Tous les barreaux mobilisés, jusque dans les îles
La profession, qui compte près de 79 000 avocats en France, dont environ 33 000 à Paris, s’est fortement mobilisée lundi 13 avril. Si la manifestation, devant le Sénat, a réuni quelque 2 000 robes noires, d’autres ont choisi de s’exprimer dans leur ville, battant le pavé dans une atmosphère paisible – seul le ministre a été chahuté sur les pancartes brandies à Marseille, Aix-en-Provence, Nîmes, Bastia, Ajaccio, Amiens ou Montpellier.
La justice a un coût mais elle n’a pas de prix.
Le Barreau de #Montpellier se mobilise contre le projet de réforme de la justice criminelle Les avocats vous expliquent pourquoi #avocats #avocates #justice pic.twitter.com/OhXbP0UF0j
— Barreau de Montpellier (@BarreauMTP) April 13, 2026
En Martinique aussi, comme à Saint-Pierre (La Réunion)
Mobilisation du barreau de Martinique contre le projet de loi SURE ✊🏽✊🏽✊🏽 pic.twitter.com/x0QhlPH1H1
— Murielle Renar-Legrand (@Renar_Avocate) April 13, 2026
Distribution de tracts, échanges avec le public et mises en scène… les avocats du barreau de Saint-Pierre se sont mobilisés ce lundi matin devant le tribunal pour dénoncer les dispositions du projet de loi SURE, examiné au Sénat. La mobilisation … https://t.co/yr0bdK6FZG
— zinfos974 (@zinfoslive) April 13, 2026
Également à Pau ou Alès
Manifestation ce midi des avocats du barreau de Pau contre le projet de réforme de la justice criminelle. Ils dénoncent une atteinte aux droits de la défense et aux intérêts des victimes. Ce soir sur @F3pau @F3Aquitaine @Avocats_Pau #bearn pic.twitter.com/h8UL23X2DI
— Elise Daycard (@edaycard) April 13, 2026
Ce lundi 13 avril, les #avocats du Barreau d’ #Alès sont réunis devant le tribunal, sur les marches du palais, pour défendre une justice pénale respectueuse des droits de la #défense , des victimes et de l’État de droit. #Alès #Justice #ProjetSURE @CNBarreaux @Conf_Batonniers pic.twitter.com/mWH2eeCcvh
— BARREAU ALES (@Barreau_Ales) April 13, 2026
Journée « justice morte » : forte mobilisation des avocats de province, mais les urgences assurées