[Le pouvoir a] réussi à semer la peur, conclut İsmet Akça. Les gens se sont repliés sur eux-mêmes. Désormais, ce profil de l’universitaire engagé a presque disparu du paysage médiatique. »
Posts by Céline Pierre-Magnani
Au-delà des trajectoires individuelles, ces licenciements punitifs massifs auront infléchi lourdement la trajectoire du pays. « Il y avait une sorte de figure de l’universitaire de gauche, engagé, qui élevait la voix et qui s’exprimait sur des questions de société ou des sujets politiques sensibles.
éventuellement le traitement de leurs dossiers perdus dans les limbes juridico-administratives. Un moment qui n’est pas encore advenu, les réintégrations restant à ce jour aléatoires.
Fin connaisseur du fonctionnement de l’Etat turc, il s’est, dit-il, « détaché » de sa situation en attendant des jours meilleurs, lorsqu’une configuration politique plus favorable débloquera
Aucun regret. Un sentiment que partage İsmet Akça, 53 ans, ancien maître de conférences du département de sciences politiques et relations internationales de l’université de Yıldız Teknik, à Istanbul, qui enchaîne lui aussi les petits boulots.
Avec le recul, elle estime que « cette pétition n’aura servi à rien. Pourtant, je ne regretterai jamais de l’avoir signée ».
A l’évocation des interminables procédures judiciaires encore en cours, elle lève les yeux au ciel et soupire : « Si je devais résumer cette période en un mot, je dirais que tout cela est absurde. »
Bediz Yılmaz, 53 ans, ex-maîtresse de conférences à l’université de Mersin, tire aussi un bilan amer de la décennie passée : deux années sombres en Allemagne et des petits boulots à la chaîne, sans stabilité financière.
Yasin Durak n’a jamais renié son engagement socialiste. Mais il reconnaît que cette « mort civile », provoquée par une simple signature, a profondément affecté sa santé mentale.
« Du jour au lendemain, tu deviens un indésirable aux yeux de la société. Certains ne l’ont pas supporté et il y a même eu un suicide », tient-il à rappeler.
Casquette vert kaki enfoncée sur la tête, barbe fournie et petite chaîne en guise de boucle d’oreille,
D’autres, à l’inverse, estiment que le scénario a tordu la réalité de leur vie. Pourtant, c’est bien par volonté de s’adresser à toutes les victimes des régimes autoritaires qu’İlker Çatak a préféré la fiction au documentaire.
Depuis quinze jours, sur les groupes WhatsApp des « KHKli », les discussions au sujet du film vont bon train. Certains se réjouissent d’y retrouver des bribes de leur histoire personnelle.
Entre deux gorgées de bière, elle se dit encore envahie par la colère, mais c’est surtout une indéfectible joie de vivre qui se dégage de cette militante.
« Mon chirurgien connaissait mon engagement et ne m’a jamais rien fait payer. J’ai reçu beaucoup de soutien de mes proches, même de mes voisins », raconte-t-elle, pleine de gratitude.
parmi ceux listés sur les dizaines de décrets-lois publiés sur le site Internet du Journal officiel pendant les années d’état d’urgence (2016-2018), et qui valaient mise au ban.
A l’instar d’Aziz et de Derya, Acun Karadağ s’est vue désignée comme « KHKli » – sigle pour kanun hükmünde kararname, soit « décrets-lois » –, lorsqu’elle a lu son nom, comme des milliers d’autres,
Au total, 406 universitaires signataires, et près de 1 565 membres du syndicat d’enseignants Egitim-Sen, tous niveaux confondus, avaient été licenciés, accusés d’entretenir des liens avec des organisations considérées comme terroristes.
Cette initiative avait suscité le courroux du président Recep Tayyip Erdoğan, qui avait accusé les signataires de « trahison », quelques jours après la publication du texte.
En janvier 2016, une pétition signée par plus de 2 000 universitaires, intitulée « Nous ne serons pas complices de ce crime ! », accusait l’Etat de violation des droits humains dans le Sud-Est kurde
Récompensé le 21 février par l’Ours d’or du meilleur film de la Berlinale 2026, Yellow Letters, réalisé par le cinéaste allemand d’origine turque İlker Çatak, suscite une émotion toute particulière dans les cercles enseignants et universitaires en Turquie, où il est sorti en salle le 27 mars.
« Je suis complètement sonnée », lâche Acun Karadağ, 57 ans, à la sortie d’un cinéma d’art et d’essai du quartier de Kızılay, dans le centre d’Ankara. Emmitouflée dans un manteau d’hiver, elle tire de longues bouffées sur sa cigarette et tente de rassembler ses idées.
Avec son film "Yellow letters", le réalisateur Ilker Çatak s'inspire de l'histoire des universitaires pour la paix et des enseignant·es limogé·es pour leur engagement politique entre 2016 et 2018. Un scénario qui ne manque pas de faire réagir en Turquie. www.lemonde.fr/m-le-mag/art...
stratégique et aujourd’hui fragilisé par la guerre en Iran.
Les 7 et 8 juillet, dans la capitale turque, se tiendra le sommet de l’OTAN. Deux jours pour normaliser et renforcer un peu plus encore les relations avec les Occidentaux, mais aussi pour rappeler que la Turquie est devenue indispensable à la défense du flanc sud de l’Alliance,
Une fenêtre s’ouvre aujourd’hui pour des échanges plus constructifs que par le passé. »
« Les coopérations ne pourront se concrétiser que si un véritable lien de confiance est rétabli, assure Cédric Perrin. La Turquie dispose, en effet, de compétences importantes en matière de défense, et ses parlementaires sont particulièrement actifs au sein des instances multilatérales.
Ce revirement permet à la presse progouvernementale d’attiser la flamme nationaliste. « Les dirigeants européens qui naguère nous snobaient viennent aujourd’hui frapper à notre porte, les uns après les autres, sans pour autant renoncer à leur arrogance »
Ankara fanfaronne, annonce la livraison de 40 avions de chasse Eurofighter, évoquant « le début d’une nouvelle ère ». Cette décision consacre aussi le retour d’un pragmatisme assumé dans la politique étrangère allemande.
Le président Erdogan sait exploiter l’anxiété européenne face à l’interminable guerre en Ukraine. « La sécurité européenne est impensable sans la Turquie », déclare-t-il, en mars 2025, lors d’un repas de rupture du jeûne, à Ankara. Dans les capitales européennes, l’affirmation est prise au sérieux.
LE slogan « local et national », martelé ad nauseam par les cercles progouvernementaux, devient le mot d’ordre de la stratégie de défense. Sa vitrine la plus éclatante est, depuis 2018, le Teknofest, grand-messe annuelle de l’armement turc ouverte au public.