Ces détails sont presque anodins au regard du ton et du style de son article. « Chronique d’une manipulation » oscille entre l’injure méprisante aux écrivains (« ils sont tous là, de la gauche Kouachi à la droite cocaïne ») et les clins d’œil obsédés aux origines juives de Nora, « séducteur né », « mensch », « rabbin », adepte de Strauss-Kahn, ami de Minc, « homme de réseau de naissance », et bien sûr corrupteur. Dans le passage le plus significatif, Meynadier décrit une scène censée se dérouler le 14 avril au soir, jour du bouclage de Libération, qui met Nora en une sous le titre « Coup de grâce pour Grasset ». Nora et son « ami » Denis Olivennes (PDG d’Editis et président de la société Presse indépendante, qui est propriétaire de Libération) sont décrits comme « deux frères fiers de leur forfaiture, paradant bras dessus bras dessous au Café de Flore, la une de Libération à la main ». C’est si bien écrit qu’on entend les ricanements satisfaits des deux juifs comploteurs. Un certain illettrisme Ce ton ridicule et venimeux est parfaitement reconnaissable : c’est celui du style français de la haine. Cette haine recuite qui s’exprima dans les années 1930, congelée après-guerre, et qui ressort aujourd’hui intacte, prête à l’emploi. Pourquoi nul au JDD ne l’a-t-il identifié comme tel, à commencer par Bolloré, l’homme qui dit « aimer la littérature depuis [son] enfance grâce à [sa] famille » ? Parce que la littérature dont il parle est celle-là. Parce que le style de Meynadier rend explicite l’impensé du mépris de Bolloré pour les écrivains que ses maisons publient. Risquons une explication : on le sait notamment grâce aux textes de George Steiner, les bouffées d’antisémitisme ont toujours à voir avec les crises affectant la modernité.
Marc Weitzmann, écrivain : Le JDD, à propos de Grasset, emploie «un style français de la haine qui s’exprima dans les années 1930» www.lemonde.fr/idees/articl... Vincent Bolloré "qui se prend bien à tort pour le porte-voix du bon sens d’un «pays réel» moderne mais hanté par la langue de la haine".